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Sous titre : Du côté obscur de l’éducation

Titre : Haro sur un prof

Remerciements à Sylvie et Nathalie.

Avertissement : l’histoire qui suit est la mienne, dans mon milieu professionnel. Tous les noms des protagonistes ont été modifiés de manière significative, toutes les indications de lieux géographiques ont été gommées, mais tous les détails de ces événements étalés sur plusieurs années sont rigoureusement exacts.

Le cérémonial est incontournable dans notre vieille administration de l’Education Nationale. Madame l’Inspectrice est au fond de la salle, drapée dans une élégante robe, souriante mais coincée, comme à son habitude. Ce n’est pas une inspection ordinaire, je passe mon CAAPSAIS, un diplôme qui doit me permettre de remédier à certains échecs scolaires constatés dans un système qui n’en finit plus de se débattre avec ses cancres, à coups de réformes incessantes, de prises en charges spécifiques, de projets individuels centrés sur l’élève, toujours enrobés dans une rhétorique savante, mais qui finalement n’empêchent pas la dégringolade de notre système éducatif dans toutes les enquêtes internationales. J’y crois à cette méthode basée sur le fait de « faire grandir » les enfants, de les émanciper de ces cocons familiaux fusionnels, pétris de culture télévisuelle bas de gamme et dépourvus, plus ou moins, de ces repères qui président à une future intégration dans la société du travail, certes imparfaite mais la seule dont nous disposons. Josette Briare, Zézette entre nous, dès qu’elle a le dos tourné, n’est pas seule. Avec elle, Michelle Desmare, une autre inspectrice, adjointe à l’inspecteur d’académie, sa supérieure immédiate, responsable de l’enseignement spécialisé. J’ai confiance en cette dernière. Elle m’a largement encouragé dans une nouvelle voie, m’a soutenu dans des allers-retours incessants, nécessaires pour aller compléter ma formation à Paris. Zézette est à l’arrière plan. Elle ne connaît pas grand-chose de ma spécialité, s’en remet à sa brillante aînée, sort d’un parcours du combattant : un diplôme de maître d’application, un rôle de formatrice de nos apprentis pédagogues, une période de conseillère pédagogique et pas moins de trois tentatives au concours d’inspecteur… elle n’est encore que stagiaire. C’est une bonne enseignante, j’ai eu l’occasion de la remplacer dans ses classes précédentes, avec ses emplois du temps tirés au cordeau, ses préparations sans faille et son positionnement impeccable face aux élèves. Elle était plutôt jolie avec sa coupe de cheveux noirs de jais au carré et ses petites lunettes cerclées d’or. Nous avions sympathisé. C’est une bûcheuse, restée longtemps célibataire, consacrant sa vie à son travail, à sa carrière. Nous nous apprécions, nous tutoyons, nous embrassons pour nous dire bonjour. Son mari récent, Patrick Briare, m’apprécie également, bien que je ne le croise pas plus souvent que ça. Il a signé sans la moindre formalité mon départ en formation pour Paris, m’a expliqué au téléphone qu’il n’était point besoin de la moindre inspection, qu’il me connaissait de bonne réputation, savait mon engagement en matière de nouvelles technologies et m’était gré d’avoir doté mon école de rattachement de l’un des premiers sites internet. La validation de mon diplôme est plutôt bien engagée et je vais pouvoir démarrer une nouvelle vie après vingt années de remplacements qui commençaient à m’agacer, à agacer ma hiérarchie en fait. Je n’allais comprendre que beaucoup plus tard la fonction « normalisatrice » de l’école qui passe forcément par le conformisme de l’enseignant, cette forme d’allégeance à la société qui nous a faits pour la perpétuer et la reproduire. Il faut donc avoir tenu une classe, avoir appliqué un programme, réalisé des progressions et géré des parents d’élèves. Et pour être encore mieux vu, avoir organisé une chorale ou une kermesse entrant dans le cadre d’un projet d’école. Je n’ai rien fait de tout cela, ouvertement à la marge, chevauchant de grosses motos, traînant fort tard avec de nombreux amis artistes peintres, musiciens et écrivant sans relâche dans le journal local le soir après mon travail. J’ai « la tête qui dépasse » et me le suis entendu dire déjà plus d’une fois. On me pardonne ce manque de conformisme eût égard à la qualité de mes prestations d’une semaine dans les classes où j’impose sans difficulté le travail et la rigueur, dans une ambiance en général conviviale mais toujours tenue d’une main de fer. Cela m’a valu d’être traité de « facho » plus d’une fois. En fait, je suis pétri, jeune enseignant, de la discipline des arts martiaux dans laquelle je baigne en permanence et que je répercute en classe, à la fois assiduité et silence, mais également recherche de la perfection que je tente de m’appliquer tout en l’appliquant aux élèves. Je suis dur, mais personne ne se plaint. Ce n’est pas la mode, c’est tout. On est dans ces années où il faut « laisser les enfants s’exprimer », être « acteurs de leurs apprentissages » et pour l’enseignant « mettre l’enfant au centre de son savoir ». Ces phrases pompeuses ont le don de m’agacer et surtout celui de générer, quand on les applique, un joyeux bordel qui doit être regardé comme « une classe vivante ». Ma sévérité avait choqué, déjà à l’Ecole Normale où l’on s’étonnait d’une directivité peu compatible avec le statut d’étudiant. Je pensais qu’au contraire, on devait mettre le travail au centre des préoccupations, que laisser les enfants s’exprimer librement aboutissait rapidement à bêtifier en rond et que c’était à l’enfant de s’adapter au groupe et pas le contraire. Inutile de cultiver l’individualisme avec des enfants destinés, plus tard, à vivre en famille et à travailler en équipe. Je gardais pour moi toutes ces belles pensées iconoclastes et on m’était gré de ces classes bien tenues, de ces habitudes de travail préservées. Fichue idéologie. Mais cette propension à rester remplaçant traduisait une désinvolture bien réelle et les incitations à « prendre une classe » devenaient de plus en plus pressantes. L’administration, en pareil cas, sait s’y prendre avec les récalcitrants, cette bande de remplaçants aux épaules larges et aux forts caractères, une dizaine d’irréductibles en tout, en aucun cas accusés de faire du mauvais boulot, mais de rester remplaçants. Nous étions tous basés à l’Inspection académique et étions affectés aux remplacements de formation des maîtres, de courtes périodes d’une semaine qui s’enchaînaient tout au long de l’année. Nous étions officiellement des « branleurs » mais paradoxalement, les inspecteurs comptaient souvent sur nos fortes personnalités, aux uns et aux autres, pour nous charger de classes spécialisées, voire de classes parties à la dérive, avec mission de les ramener dans le travail. Notre brigade avait donc été dissoute, avec obligation pour nous de postuler à nouveau sur les mêmes postes affectés cette fois à des écoles déterminées et passés au mouvement général. L’encadrement espérait que d’autres, plus âgés que nous, mieux notés, demanderaient ces fameux postes, nous obligeant ainsi à nous rabattre sur des classes. Il n’en fut rien, les syndicats s’en sont mêlés et l’administration, conformément au droit en vigueur, a dû nous bonifier et nous rendre prioritaires puisque nos anciens postes étaient marqués par la suppression. Et les collègues plus âgés n’étaient pas fous, savaient bien toute la difficulté de s’adapter, d’une semaine sur l’autre, à des niveaux de classes et des contextes très différents, de la petite section de maternelle jusqu’à la troisième spécialisée des collèges, en passant par les Instituts médico-éducatifs. Nous avons donc tous réintégré nos chers postes de remplaçants. Mais les crânes d’œufs des bureaux n’en sont jamais à une vacherie près et la seconde technique a consisté à s’acharner sur nos collègues femmes lors des grossesses inévitables chez toutes les jeunes enseignantes récemment titularisées. Ces fameux « congés de maladie » qui plombent l’absentéisme des professeurs, jetés en pâture au peuple quand il s’agit de dénoncer l’incurie des fonctionnaires. Elles apportaient des certificats médicaux demandant qu’elles ne soient pas envoyées à plus de vingt kilomètres de leur lieu de résidence. Et de bonnes âmes, pourtant souvent féminines, s’ingéniaient à les envoyer à vingt-cinq ou vingt-huit kilomètres, avec cet argument massue : « Si vous n’êtes pas contente, prenez donc une classe ». Et puis il y avait les petites malignes, bien vues, ou culottées, qui allaient choisir elles-mêmes leurs postes à l’inspection avant la répartition officielle. Alors nous échangions nos postes, fréquemment, les garçons prenaient ces semaines éloignées aux filles, par solidarité, pendant les grossesses. C’est bien connu, la solidarité, ça insupporte les chefaillons, il est commode de diviser pour régner. Les échanges de postes furent donc rapidement interdits. Pourtant l’âge aidant, la constitution de famille chez nos jeunes collègues eut le dessus. Le carré d’irréductibles s’effilocha, chacun voulant des horaires plus stables pour s’occuper de sa famille. Je fus l’un des derniers et pourtant, au cours des ultimes années, je me pris de passion pour ces enfants déshérités, pauvres gamins, déficients, caractériels, échoués scolaires et inadaptés de toutes sortes. On m’en fut gré. Je multipliais les remplacements dans les classes d’intégration, les IME, les sections spécialisées des collèges, avec parfois quelques avatars, le terrain n’est pas facile. Cette propension à vouloir comprendre pourquoi tant de gamins ne prenaient pas le train en CP, lors de l’apprentissage de la lecture commençait à déboucher sur quelques pistes. Je découvris avec effarement que beaucoup d’enfants n’apprenaient pas car ils n’en avaient tout simplement pas envie. Pas envie de se fatiguer, pas envie de grandir, pas envie d’adhérer à cette école qui m’avait passionnée quand j’étais petit. Parallèlement, grâce au journalisme, je découvrais chaque jour des pans entier de la société que je ne connaissais pas, persuadé, comme beaucoup sans doute, à fréquenter les gens de ma classe sociale, que tout le monde se ressemblait….

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